║ Roublard ║ de Terry Pratchett

Roublard

   Pour ce tout premier article, chers lecteurs, nous allons parler d’un roman de Terry Pratchett qui a la particularité de prendre place bien loin du Disque-Monde pour lequel l’auteur est si connu : il s’agit de Roublard, paru en 2013 chez L’Atalante, qui se déroule dans le Londres du XIXe siècle. Choix déroutant, mais pas moins savoureux lorsque l’on sait que Roublard n’est autre qu’un vibrant hommage au grand maître de l’ironie qu’est Charles Dickens – oh, Dickens, personne mieux que toi n’a jamais su réveiller les consciences par un rire affûté !

   Dans ce roman éponyme, Roublard (ou Dodger, en anglais, référence directe au personnage surnommé « The Artful Dodger » dans Oliver Twist, ou traduit par « Le Renard » en français), jeune homme qui survit en récoltant quelques piécettes dans les égouts de Londres, est de ces garçons qui, tout comme David Copperfield ou Oliver Twist, ce sont « permis l’abominable audace d’avoir faim » (Oliver Twist, chapitre II) après une vie passée dans la rue mais qui n’en ont pas moins oublié d’être fondamentalement bons. Ainsi, Roublard ne peut s’empêcher de voler au secours d’une pauvre femme maltraitée dans les rues de la capitale anglaise, rencontrant par la même occasion le tout aussi bien intentionné Charlie Dickens, jeune reporter au grand cœur. L’intrigue prend donc place autour du mystère que constitue cette femme, la quête de son passé et, bien entendu, de ses agresseurs.

Vous l’aurez compris, ce n’est pas avec Roublard que vous allez devoir vous retenir de rire dans les transports en commun comme vous le faisiez en lisant les Annales du Disque-Monde sur le chemin du travail ou des cours. Car l’univers dans lequel nous emporte cette fois-ci Pratchett, comme celui de Dickens, est un univers extrêmement réaliste, dur, cruel et marqué par la misère. Pratchett, toujours à l’image de son modèle d’un roman, adopte alors un narrateur ironique pour nous faire partager son célèbre sens de l’humour. Plus encore, il profite de ce double enjeu, entre imitation de la réalité et imitation du style dickensien pour jouer avec les limites de l’illusion fictionnelle, les définir, les éprouver et peut-être même les affranchir.

Ligne horizontale   Réalisme & Vraisemblance.

Si les œuvres de Dickens se placent toujours dans un contexte réaliste, empruntant dates, lieux et argots à la réalité, Pratchett va plus loin en jouant sur l’antériorité de son récit. En effet, quand Dickens écrivait sur le XIXe siècle, il écrivait sur son quotidien qu’il tentait de restituer le plus fidèlement possible pour en dénoncer les travers. En revanche, quand Pratchett écrit sur le XIXe siècle, il écrit sur une période qu’il n’a pas connue – non, sans blague ! Mais attendez un peu de voir où je veux en venir avant de me juger –, en dehors de ce qu’il a pu en apprendre dans les livres d’Histoire. Et ce qui aurait dû être un obstacle à l’authenticité du roman, Pratchett en fait un formidable atout pour son histoire. Car si les deux auteurs n’ont pas le même rapport au XIXe siècle, il en va de même pour leurs lecteurs et plutôt que de rapporter un XIXe siècle historiquement rigoureux, Pratchett joue avec les connaissances historiques du lecteur en faisant apparaître ensemble nombre de personnages ayant réellement vécu à cette époque mais qui, selon toute vraisemblance, ne se sont, pour la plupart, jamais croisés.

Pourtant, les biographes amateurs pourront attester que Henry Mayhew, auteur du London Labour and the London Poor, est reconnu pour avoir été ami avec Charles Dickens avec lequel il a collaboré au Morning Chronicles, exactement comme les deux personnages de Roublard. De même, Dickens s’est effectivement associé à Angela Burdett-Coutts, riche héritière philanthrope, pour fonder Urania Cottage, foyer destiné à sauver les femmes de la prostitution. Il n’empêche que le véritable Charles Dickens n’a sans doute jamais côtoyé Disraeli ou Sweeney Todd et pourtant, cela ne dérange aucunement à la lecture du roman car, comme l’affirme Pratchett, Roublard n’est pas un roman historique (« Il s’agit d’une fantasy historique, et certainement pas d’un roman historique » écrit-il dans les remerciements) : Roublard recrée un sentiment d’historicité mais Roublard ne replonge pas dans le Londres historique, Roublard replonge dans le monde dickensien, un monde littéraire dans lequel le vraisemblable (ce qui pourrait arriver) remplace le vrai (ce qui est arrivé).

Ligne horizontale   Enjeux & limites.

Si elles n’ont pas la même cible de lecteurs, les œuvres de Dickens et de Pratchett n’ont pas non plus les mêmes enjeux. Je ne dirai rien de révolutionnaire en affirmant que le but principal de Dickens, en écrivant ses romans, était de dénoncer la misère dans laquelle vivait toute une partie de la population anglaise à son époque. Quant à Pratchett, il ne cache certainement pas désirer rendre hommage à ce modèle en écrivant Roublard mais ce serait le sous-estimer que de penser qu’il n’a d’autre message à faire passer dans cet ouvrage. Au-delà de faire revivre le mythe dickensien, de montrer à quel point tous ses thèmes (la misère, l’abandon, la quête de modèle mais aussi l’entraide, la générosité…) sont toujours aussi vivaces dans la société actuelle, Roublard nous propose toute une réflexion sur la littérature elle-même. Par une habile mise en abyme, Pratchett présente dans son œuvre l’auteur qu’il est en train de pasticher alors qu’il semble lui-même être en train de puiser l’idée de ses futurs livres (le personnage de Dickens est un jeune journaliste dans Roublard, il n’a donc pas encore écrit les romans qui le feront passer à la postérité !) précisément en rencontrant Roublard. Il ne faut pas non plus oublier Henry Mayhew, l’ami de Dickens, auquel Pratchett dédie son livre (la dédicace est : « À Henry Mayhew pour avoir écrit son livre, et à Lyn pour tout le reste. » ; Lyn Pratchett étant sa femme) par lequel il souhaite mettre en avant ce formidable défenseur des droits de l’Homme que la postérité a eu tendance à quelque peu oublier. On peut ainsi voir Mayhew, noyé dans une pile de notes qui lui serviront à rédiger sa plus grande œuvre, interroger inlassablement Roublard pour accumuler toujours plus d’informations sur la misère des rues. Pratchett joue donc avec son œuvre, à la fois inspirée par les deux auteurs du XIXe siècle et source d’inspiration prétendue, pour mettre en scène le difficile processus de la création littéraire.

Le rapport à la littérature (et plus précisément à la lecture et à l’écriture) est, par ailleurs, un thème qui revient régulièrement dans le roman : on sait déjà que Charlie Dickens y est journaliste, ce qui va initier toute une réflexion sur le milieu (sa subjectivité, son honnêteté, l’esprit critique qu’il doit impliquer…), mais on apprend également très vite que Roublard ne sait pas lire – étonnant pour un héros de roman ! Et pourtant, quoi de plus logique, quand on a passé sa vie dans la rue, que de ne jamais avoir eu l’occasion d’apprendre à lire ? Cela sert donc, bien évidement, à dénoncer le manque d’éducation prodiguée à cette classe sociale mais cela sert aussi à créer une réflexion sur l’utilité de la lecture et de l’écriture ainsi que sur les différentes formes d’intelligence (ici, celle de la rue) qui peuvent faire avancer le monde et qui ne se trouvent pas nécessairement dans les livres – en bref, une belle leçon de tolérance.

Loin de l’humour qu’on lui connaît – humour qui n’est pourtant pas totalement absent du roman, notamment avec sa chère habitude des notes de bas de page –, Pratchett sait cependant apporter sa touche personnelle à un style dans lequel on n’est pas habitué à le voir. Lui qui avait déjà initié quelques réflexions sur la littérature dans les Annales du Disque-Monde – je pense notamment à Trois Sœurcières sur le thème du théâtre ou à Mécomptes de fées sur celui du conte – aime à pousser plus loin cette réflexion tout en nous donnant un aperçu de sa virtuosité. Mélange réussi entre classique et fantasy, Roublard permet à Pratchett d’ouvrir plus largement les portes de la littérature pour montrer toute la palette de possibilités qui s’offre à un auteur de fantasy.

   Voilà, c’est tout pour cette fois ! N’hésitez pas à partager votre avis dans les commentaires et nous nous retrouvons la semaine prochaine pour un nouvel article mais, comme l’a dit Michael Ende, « ceci est une autre histoire, qui sera contée une autre fois ».

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