║ Une Rose au paradis ║ de René Barjavel

Une Rose au paradis

    Aujourd’hui, chers lecteurs, nous allons parler du roman post-apocalyptique Une Rose au paradis écrit par Barjavel. Ce livre reprend plusieurs des thèmes favoris de l’auteur et notamment son personnage récurrent : M. Gé. Dans cette réalité, les humains ont créé une « bombe universelle » très peu chère à fabriquer et au potentiel destructeur fabuleux. Cette bombe se répand sur Terre comme une gangrène, au point que son explosion en masse menace de détruire la planète entière sans laisser la moindre trace de son existence. Pour parer à cela, M. Gé décide donc de faire exploser les bombes avant que le seuil critique ne soit atteint, quitte à sacrifier la quasi-totalité de l’humanité, hormis une famille qui va être protégée à ses côtés au sein de « l’Arche », chargée de repeupler la Terre lorsque les radiations se seront dissipées. Inutile d’en dire davantage pour qu’apparaisse très clairement l’inspiration biblique de cette histoire.

     Les thèmes de Barjavel ne sont pas spécialement novateurs (on parle ici d’une société auto-destructrice, d’un mal nécessaire, de la sauvegarde des espèces, de l’innocence originelle, de l’instinct de conservation ou encore du rapport au divin) mais ils apportent, cependant, un point de vue qui peut s’avérer intéressant. En effet, l’histoire qui se déroule presque entièrement en huis-clôt permet d’apporter un nouvel éclairage sur des questions universelles puisque les deux jeunes enfants de la famille – des jumeaux, un garçon et une fille, c’est plus pratique – sont nés dans l’Arche et n’ont jamais rien connu d’autre que ce petit espace de vie. Comment, alors, se figurer l’extérieur ? Les conventions sociales, sans société pour les soutenir, s’effondrent. L’univers, clôt, prend de nouvelles dimensions. M. Gé, celui qui a tout créé, acquiert un statut proche du divin. Les adolescents (car l’histoire principale se situe seize ans après la naissance des jumeaux, le jour de la fermeture de l’Arche et de l’annihilation du reste de l’humanité) grandissent dans l’innocence la plus totale et développent ainsi une vision du monde tout à fait particulière.

Ligne horizontale       Société & environnement.

     La société décrite avant la fermeture de l’Arche est comme devenue totalement folle : les Hommes s’autodétruisent et s’entre-détruisent. Les jeunes militent pour la guerre et la destruction, les extrémistes vont jusqu’à s’immoler par le feu pour montrer leurs revendications et seule une minorité (représentée par les femmes enceintes) est encore prête à défendre la paix. L’explication de comment la société en est arrivée là est très peu développée : il s’agirait simplement d’une réaction des générations suivantes aux années hippies – une crise d’adolescence qui se prolonge, en somme – mais on peut le pardonner en se disant simplement que c’est ce que Barjavel annonce comme l’évolution inévitable si on ne change pas les mentalités actuelles – les guerres perpétuelles, la monté du crime, les violences de plus en plus banalisées, tout ça. À cette société s’oppose alors, radicalement, la micro-société qui se développe dans l’Arche : un couple de parents parfaits (qui s’aiment au-delà de tout, ont une patience infinie et sont d’une douceur inégalée) élèvent ainsi des enfants parfaits qui n’ont jamais connu la moindre forme de violence. Tout est alors différent, la vie est sacrée, l’amour prédomine tout autre sentiment et les rapports sociaux ne sont pervertis par aucun vice moderne. Sans idée des tabous de la société, par exemple, Jim et Jif (l’angélique progéniture) font ensemble la découverte des plaisirs sexuels avec l’innocence de jeunes enfants.

     Ainsi, les deux adolescents mènent une vie facile ; la nourriture et les vêtements leur sont fournis à volonté, ils n’ont pas vraiment de distractions ni d’activité, juste du temps à tuer alors contre quoi se rebeller dans ces conditions ? Jif, elle, n’est pas difficile : elle passe la majorité de son temps à dormir et à regarder les animaux embarqués (parce qu’il faudra bien repeupler la Terre une fois les radiations évanouies) dormir également. Jim, lui, est plus complexe – ah bah oui, c’est l’homme, forcément ! Il se pose énormément de questions sur tout ce qui l’entoure et ne parvient pas à obtenir de réponses : en effet, il est totalement incapable d’imaginer l’extérieur, de se représenter un monde sans murs et sans plafond, de savoir à quoi peuvent ressembler un caillou ou le soleil. Les limites de l’esprit humain sont ici parfaitement exposées. Il est impossible d’imaginer ce qu’on n’a jamais vu, on ne peut qu’extrapoler à partir de ce qu’on connaît déjà et l’imagination elle-même n’est basée que sur ce qu’on sait et qu’on déforme ; c’est ainsi que, lorsque Jim rêve de la surface que sa mère a tenté de lui décrire tant bien que mal – eh oui, comment décririez-vous un caillou à quelqu’un qui n’a jamais vu de minéral ? –, il s’imagine que le mur se situe plus loin qu’il n’ira jamais et que le plafond est deux fois plus haut que celui de l’Arche.

Ligne horizontale    Savoirs & croyances.

   Les deux adolescents ne savent donc rien du monde extérieur puisqu’ils n’y ont jamais vécu, ils ne peuvent donc qu’imaginer et écouter ce qu’on leur en raconte. Que ce soit leurs parents ou M. Gé, toute parole fait foi pour eux, c’est forcément l’exacte vérité. Il en va de même pour ce qui est écrit dans les livres. Craignant cette éventualité, persuadé que les livres sont mensongers, M. Gé a refusé d’emporter le moindre livre dans l’Arche, préférant que les nouvelles générations les écrivent eux-mêmes plutôt que de lire des choses qui ne sont de toute façon plus vraies si elles l’ont été un jour – puisque tout sur Terre a été détruit, même un atlas géographique ne serait plus vrai. Cependant, il n’avait pas prévu que la chère mère de l’Arche se promène toujours avec un livre sur elle. Ainsi, le seul livre qui ait été sauvé sur toute la planète est – suspense – les Fables de La Fontaine. Ils sont donc tous deux persuadés que, lorsqu’ils s’éveilleront, les animaux se mettront à parler comme des Hommes et, bien que leurs parents n’aient cessé de leur certifier le contraire, ils ne comprennent pas pourquoi les animaux refusent de leur parler. De même, ils espèrent de ces animaux la même sagesse que de la part de ceux de La Fontaine et ne peuvent s’ôter cette idée de la tête quoi que leurs parents en disent. La connaissance est donc hiérarchisée : la parole de leurs parents est moins valable que celle du livre que les deux jeunes gens considèrent comme une représentation exacte de la vérité. Apparaît là une critique de la lecture trop stricte des écritures, c’est-à-dire que les Fables de La Fontaine sont bonnes à prendre et pleines de sagesse si on sait les prendre comme des récits métaphoriques à décoder mais elles peuvent s’avérer dangereuses si on les prend au pied de la lettre car leur apport d’un point de vue biologique est erroné. Dès lors, le rapprochement avec les Saintes Écritures est simple à faire ; Barjavel nous instruit subtilement des bienfaits et des dangers de la croyance.

    Le seul dont les deux adolescents ne pourraient remettre la parole en question, quoi que puisse dire le livre, c’est M. Gé lui-même car, pour eux, M. Gé est l’équivalent du Créateur. Effectivement, de leur point-de-vue, cela semble plutôt logique : l’Arche est le seul univers qu’ils connaissent et M. Gé est celui qui l’a crée donc M. Gé est le créateur de l’univers, syllogisme plus que naturel ! Leur mère, fervente chrétienne, est évidemment choquée lorsqu’elle s’en rend compte mais il est trop tard, impossible d’enlever cette idée de la tête de ses enfants pour lesquels aucune vie n’est possible sans M. Gé, qui a tout créé et qui leur fournit tout le nécessaire à leur survie – ça ne vous rappelle rien ? C’est donc bien l’ignorance qui, ici, mène à la croyance (qui mène à croire en celui qui semble tout savoir et tout pouvoir). Pourtant, leur mère tue M. Gé pour des raisons que je ne citerai qu’en présence de mon avocat et provoque une remise en question totale des deux jeunes adolescents. S’ils ne cessent pour autant de considérer qu’il est comme un dieu – personne ne les a prévenu, après tout, qu’un dieu devait être immortel –, ils doivent néanmoins faire face aux changements que cela provoque autour d’eux (l’Arche connaît dès lors quelques dysfonctionnements) mais aussi en eux : ils commencent à s’interroger sur la mort et donc, inéluctablement, sur la vie – oui, généralement, ça vient dans l’autre sens, mais pourquoi pas ? C’est finalement, en quelques sortes, en se débarrassant de leur simili-dieu que les occupants de l’Arche semblent retrouver leur libre-arbitre et pouvoir enfin évoluer par eux-mêmes.

    Voilà donc ce que j’avais à dire sur Une Rose au paradis de Barjavel ! N’hésitez pas à partager votre avis dans les commentaires et nous nous retrouvons la semaine prochaine pour un nouvel article mais, comme l’a dit Michael Ende, « ceci est une autre histoire, qui sera contée une autre fois ».

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7 commentaires sur “║ Une Rose au paradis ║ de René Barjavel

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