║ Le Voleur de cadavres ║ de Robert Louis Stevenson

Le Voleur de cadavres

   Cette fois, chers lecteurs, parlons d’une nouvelle de Robert Louis Stevenson bien éloignée des îles désertes et des dédoublements de personnalité mais tout aussi psychologique : « Le Voleur de cadavres ». Dans cette nouvelle d’une vingtaine de pages seulement, un homme, le docteur Fettes, croise dans une auberge une ancienne connaissance avec bien peu de plaisir et lui pose cette étrange question à laquelle il n’obtient aucune réponse : « Tu l’as revu ? ». Ses amis, spectateurs involontaires de la scène, lui demandent alors de leur expliquer de quoi il en retourne. C’est ainsi que le docteur Fettes raconte au narrateur comment il a rencontré cet homme, le docteur Macfarlane, à l’école de médecine où ils étaient tous deux assistants d’un professeur très apprécié pour lequel ils se chargeaient d’un trafique peu ragoûtant : collecter des cadavres pour la dissection. Bien qu’ils aient quelques soupçons sur la manière dont leurs fournisseurs pouvaient bien leur livrer des cadavres aussi frais, ils préféraient, d’un commun accord, se taire. La conscience de Fettes commence à le titiller lorsqu’il découvre le cadavre d’une de ses amies d’étude à la livraison mais, pire encore, c’est lorsque Macfarlane lui ramène le corps de l’un de ses propres amis que Fettes se met à éprouver de terribles scrupules.

   Même si « Le Voleur de cadavres » reste relativement méconnu, Robert Louis Stevenson nous y fait une belle démonstration de son talent avec une nouvelle horrifique et fantastique qui n’a rien à envier à celles d’Edgard Poe. La nouvelle instaure une tension dramatique réelle en posant une ambiance lugubre bien définie – parfois même à la limite du malsain ! – et en façonnant, en l’espace de quelques lignes seulement, des personnages crédibles aux caractères immédiatement identifiables. Toujours prompt à analyser la nature humaine et ses réactions dans des situations extrêmes, Stevenson développe ici la question de la conscience (et notamment de la mauvaise conscience), éprouve les limites – parfois indéfinissables – entre réalité et imagination et mène à s’interroger sur la véracité des récits, entre fiabilité et potentielle folie du protagoniste.

Ligne horizontale   Éthique & Déni.

   S’il essaye de se convaincre du contraire, Fettes n’est pourtant pas dupe : il sait que les cadavres ont des origines douteuses mais ne veut pas l’admettre. Aussi longtemps qu’il n’a aucune preuve de ce doute, cependant, Fettes s’en sort plutôt bien avec sa conscience – étrange nature humaine qui nous permet d’ignorer ce qui nous arrange. Ce n’est que lorsqu’il va avoir la preuve irréfutable de ce dont il est déjà intérieurement convaincu qu’il va se mettre à paniquer : à la vue du corps de l’une de ses camarades de classe, avec laquelle il a discuté la veille encore, il ne peut se voiler la face plus longtemps et décide aussitôt d’aller en parler au professeur en charge, avant d’être arrêté par Macfarlane qui le convainc de n’en rien faire. En effet, le professeur est probablement déjà au courant, lui argue-t-il. Et justement, tout tient dans ce « probablement » puisque toute cette affaire est basée sur le non-dit : tant que les choses restent cachées, c’est comme si elles n’existaient pas. Tout est donc question d’apparences, il suffit de faire comme si il ne savait pas, comme si il ne reconnaissait pas la morte, comme si tout cela était parfaitement innocent et Fettes ment si bien aux autres qu’il parvient à se mentir à lui-même mais jusqu’à quel point ? À défaut de sa conscience, on peut se demander si ce n’est pas son inconscient qui finira par réussir à lui faire réaliser toute l’horreur de son forfait.

« Le mieux qu’il me reste à faire, c’est de ne pas la reconnaître. D’ailleurs, ajouta-t-t-il froidement, je ne la reconnais pas. Toi, tu peux le faire si ça te dit. Je ne veux rien t’imposer, mais il me semble qu’un homme du monde ferait comme moi. » – Macfarlane.

Si les deux jeunes assistants se posent quelques questions mais s’arrangent avec leur conscience, on n’a écho d’aucune interrogation de la part des autres étudiants qui dissèquent les corps. Pourtant, si Fettes est capable de reconnaître le cadavre de l’une de leur camarade de classe, nous pouvons supposer qu’il serait logique que, parmi le nombre d’étudiants suivant le cours (et ils sont nombreux, le professeur étant décrit comme très populaire), d’autres reconnaissent également la jeune femme mais il n’en est rien. Alors doit-on en conclure qu’aucun n’ait réellement rien vu ou peut-on imaginer qu’eux-mêmes sont également dans le déni ? Après tout, cette classe est tellement fréquentée qu’ils en arrivent à une pénurie de corps, le professeur est tellement apprécié qu’il attire sans cesse de nouveaux étudiants et les étudiants sont tellement habitués à disséquer des morts qu’ils ne posent aucune question sur leur provenance. Il est, dès lors, facile de présumer qu’un consensus est en place dans toute l’école pour ne pas parler des choses dérangeantes. Je ne dis bien évidemment pas que tout le monde sait que l’origine des cadavres est plus que glauque, je dis juste qu’il est plus que probable que chaque étudiant se soit au moins une fois posé la question avant la reléguer dans un coin de sa tête, sans chercher à y répondre davantage. D’ailleurs, n’est-ce pas d’usage courant dans la société moderne pour des faits plus mineurs ?

Ligne horizontale    Fiabilité & véracité.

   Si nous ne pouvons faire que des suppositions sur ce que pensent les autres étudiants, c’est parce que le narrateur de la nouvelle n’est pas omniscient mais adopte le point de vue de l’un des personnages. En fait, le récit passe par plusieurs niveaux de narration : nous avons d’abord le narrateur à la première personne, l’ami de Fettes qui raconte le passage de Macfarlane dans l’auberge où ils se trouvent tous et qui récolte ensuite le récit de Fettes. Fettes est donc le second narrateur, implicite, dont notre narrateur à la première personne ne fait, finalement, que rapporter les paroles dans un style indirect libre. À partir de là, la fiabilité du récit peut être remise en question : en effet, Fettes raconte des événements qui se sont passés des années auparavant et pourrait, volontairement ou non, en modifier une partie (que ce soit par confusion, par honte ou par abus de la bouteille – car Fettes est reconnu comme un alcoolique notoire, et disons qu’on peut le comprendre après une telle épreuve), ce qui laisse planer un doute sur la véracité de l’histoire et, plus encore, sur l’authenticité de sa fin – que je ne vous révélerai bien sûr pas car cela irait à l’encontre du Code du lecteur civilisé. S’ajoute à cela le fait que ce ne soit pas Fettes lui-même qui nous raconte directement son histoire mais que c’est ce narrateur à la première personne qui nous la répète et que lui encore, à son tour, pourrait l’avoir modifiée (que ce soit, à nouveau, par oubli, par confusion, par incompréhension – ou même, pourquoi pas, délibérément, pour créer une meilleure histoire ?).
Ainsi, par une habile mise en abyme, Stevenson parvient à nous faire douter de tout : le récit est totalement remis en cause par le manque de crédibilité de ses différents auxiliaires et, à partir de là, il laisse au lecteur le soin de démêler le vrai du faux, d’imaginer ce qui a pu se passer réellement et d’appliquer son jugement personnel sur cette histoire. Certains partiront du principe que l’histoire est entièrement vraie et qu’elle est juste le récit d’un événement incroyable ; d’autres penseront que Fettes a sombré dans la folie et a lui-même, inconsciemment, modifié la réalité pour ne pas faire face à ses démons intérieurs ; d’autres encore pourront penser qu’il y a une base de vérité, embellie par le narrateur à la première personne pour faire un récit plus captivant qui tienne en haleine… Bref, Stevenson crée une magnifique ambiguïté qui laisse une infinité de possibilités ouverte et permet ainsi au lecteur d’inscrire sa propre patte dans le récit, d’affirmer sa propre psychologie en fonction de son interprétation personnelle de la nouvelle.

   Et voilà, c’était mon analyse du « Voleur de cadavres » de Stevenson, en espérant qu’elle vous plaise. N’hésitez pas à laisser votre avis dessus dans les commentaires et nous nous retrouvons mercredi prochain pour un nouveau petit papier mais, comme l’a dit Michael Ende, « ceci est une autre histoire, qui sera contée une autre fois ».

Publicités

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s