║ Disque-Monde 13 : Les Petits Dieux ║ de Terry Pratchett

 Les Petits Dieux

   Les Petits Dieux est le treizième tome des Annales du Disque-Monde, célèbre cycle fantasy d’une petite trentaine de tomes écrit par Sir Terry Pratchett – eh oui, monsieur a été anobli par la Reine d’Angleterre elle-même. Alors pourquoi ce tome-là en particulier ? Peut-être était-ce pour marquer ce chiffre symbolique, porte-malheur dans la chrétienté et dans la croyance commune, mais en tout cas Les Petits Dieux ont une ambiance très particulière au sein du cycle du Disque-Monde. Ce livre parle bien évidemment de religion et, plus encore, des dérives de la religion : il y est question, entre autres, de la torture, des croisades, de l’inquisition, de la vénération des icônes, de la toute puissance des institutions et de la philosophie. Autant vous dire que l’ambiance y est bien moins légère que dans les premiers tomes du Disque-Monde – je n’ai pas encore fini le cycle, je lis les livres dans l’ordre et Les Petits Dieux est l’un de mes derniers, je ne me prononce donc pas pour la suite. Même si Pratchett évoquait déjà des sujets importants dans les tomes précédents (tels que l’industrialisation, la littérature, le cinéma, etc.), j’ai eu la sensation qu’il abordait celui-ci de façon plus sérieuse. N’en déduisez pas que ce livre est dénué d’humour pour autant ! On reste dans un tome des Annales du Disque-Monde, avec tous ses aspects loufoques, ses parodies incessantes, son humour absurde et le rire n’en est clairement pas absent. Il me semble, en revanche, qu’il n’est pas, ici particulièrement, au premier plan : cette fois, la vedette est la critique. Et quelle critique ! Mordante, elle remet absolument tout en cause : institutions, prophètes, dirigeants, croyants, incroyants, philosophes et dieux eux-mêmes ; tout le monde a le droit à sa remontrance.


Au cœur de l’empire d’Omnia, dans le temple du grand dieu Om, vit Frangin, un novice à la mémoire phénoménale mais aux capacités de réflexion plus que limitées. Occupé à soigner les laitues, il entend une voix surgir dans sa tête : le grand dieu Om lui-même, coincé dans le corps d’une tortue borgne, a besoin de son aide et il est le seul à l’entendre. Personne, pas même l’exquisiteur Vorbis, chef des terribles inquisiteurs, attaché à faire respecter la loi d’Om dans ses moindres détails, n’est assez croyant pour entendre Om parler. Personne sauf le simplet Frangin, qui ne cherche pas à comprendre mais croit, simplement. Mais alors, en quoi les autres croient-ils ? Eh bien ils croient en la peur : la peur d’Om, la peur de l’Inquisition et, surtout, la peur de Vorbis.
Cela implique bien sûr énormément d’interrogations : qu’est-ce qu’un dieu sans fidèles ni pouvoir ? Qu’est-ce qui inspire la foi ? Qu’est-ce qui la dénature ? Quelle incidence cela a-t-il sur le gouvernement ? Jusqu’où cela peut-il aller ? – et bien d’autres encore mais toutes les citer serait harassant et bien peu intéressant. Parmi cette liste non exhaustive, toutes les questions ne trouvent pas leur réponse mais, à sa façon – c’est-à-dire avec beaucoup d’humour et de second degré –, Pratchett encourage à la réflexion sur de nombreux points incontournables.

Ligne horizontale    Foi & divinité.

   Dans l’univers du Disque-Monde, les dieux existent et n’ont qu’une ambition : devenir grands ! Pour cela, rien de plus simple, ils ont besoin de croyants. Plus ils ont de croyants, plus ils ont de pouvoir. Postulat intéressant, n’est-ce pas ? Jusqu’ici, on avait toujours dit que les hommes avaient besoin des dieux, que ce soit pour des raisons religieuses – accéder à la vie après la mort, espérer une vie meilleure sur terre, gagner des guerres et tout ce que vous voudrez – ou pour des raisons sociologiques – cultiver l’espoir, aider à supporter l’injustice de la vie, se donner une raison d’exister et, là encore, tout ce que vous voudrez – mais, tout d’un coup, la donne est inversée et les dieux deviennent dépendants des Hommes. Accèdent-ils ainsi à un statut quasi divin ? Que nenni ! En bons fidèles qu’ils sont, les Hommes ne demandent qu’à croire. Mais sûrement pas pour rendre service aux dieux ou parce qu’ils ont ressenti le « grand Appel ». La plupart du temps, ils se contentent de croire pour échapper à la colère divine ; aussi, est-il évident que cette foi n’est pas forcément très stable, elle peut être détournée, dénaturée et c’est ce qui arrive presque inévitablement. On peut ainsi voir que Patina, la déesse de la sagesse, se retrouve affublée d’un pingouin pour icône simplement parce qu’un pauvre sculpteur aux piètres talents n’a pas su représenter une chouette suffisamment fidèlement. De même, le grand dieu Om, aux milliers de croyants et dont la cité dédiée à sa gloire, Omnia, enchaîne les Croisades en son nom, se retrouve coincé dans un corps de tortue : les habitants d’Omnia ont cessé de croire en Om pour se mettre à croire en son représentant clérical.

    Le seul homme à approcher de la divinité auprès de ses pairs n’est sans doute pas le plus méritant mais il a au moins le mérite d’être le plus croyant. Il s’agit de Vorbis dont les yeux entièrement noirs ne reflètent aucune émotion et qui avance toujours avec une confiance absolue en lui-même. Or, le problème est bien là : il pense très probablement faire les choses au nom de son dieu mais il est décrit comme extrêmement enfermé sur lui-même ; rien n’est plus capable d’entrer en lui, tout y est cloîtré, s’y répercute et y résonne jusqu’à être déformé par sa façon de penser. À partir de là, toute sa vision du monde est faussée et ce qu’il pense être bon pour Omnia ne l’est plus : il revendique les paroles du dieu mais les moule selon la forme de son esprit, les mots sont les mêmes mais l’intention ne l’est plus et cela l’attire dans une forme d’extrémisme religieux destructeur autant pour lui que pour ceux qui l’entourent (ses ennemis doivent être détruits et ses alliés sont changés à son image) – sans partir dans des débats sans fin, je me permettrais juste de relever que l’écho de cette réflexion pratchettienne se retrouve très facilement dans les médias actuels. Face à Vorbis, ne se lève qu’un homme, son exact opposé : Frangin, un jeune homme un peu simplet dont l’esprit complètement ouvert – et en grande partie vide (du moins au début) – absorbe tous les préceptes divins qu’on lui a enseigné dans leur pureté la plus totale – c’est-à-dire que, incapable de réfléchir, il les prend tels qu’ils sont et les accepte sans contestation possible.

Ligne horizontale     Savoir & pouvoir.

   Ainsi, l’absence d’intelligence ( ou de réflexion ) semble tout d’abord être présentée comme une vertu pour le « bon fidèle » pourtant Frangin n’en reste pas là et ne devient un messie qu’après avoir acquis la connaissance auprès des philosophes d’Éphèbe – figuration de la Grèce antique mais avec l’accent du Sud en plus, té ! En effet, la ville d’Éphèbe est particulièrement réputée pour ses philosophes qui courent nus dans les rues après avoir eu des idées révolutionnaires et elle n’est pas prête à se laisser faire lorsque Vorbis décide d’affirmer sa suprématie. C’est donc ici que Frangin va pouvoir rencontrer Honorbrachios, le philosophe aveugle qui se sent perdu sans sa lanterne éteinte, et Tefervoir, son apprenti bricoleur qui veut faire de la « philosophie naturelle » – ou mécanique, si vraiment on veut faire simple alors qu’on peut faire compliqué. Lui qui ne sait ni lire ni écrire, il va pourtant apprendre par cœur le contenu d’une bibliothèque toute entière pour sauver ce savoir des flammes – quelqu’un a parlé de la bibliothèque d’Alexandrie ? Non ? J’ai dû rêver. Dès lors, Frangin se met à avoir des réflexions qu’il n’aurait jamais eu auparavant : toutes ces connaissances imprimées en lui entrent en résonance les unes avec les autres et le font accéder à la connaissance – ah, si ça pouvait fonctionner comme ça ! Et c’est bel et bien ce savoir qui permet à Frangin de s’élever de sa condition de simple apprenti. Si, jusque là, il se contentait d’obéir aux ordres en suivant aveuglément ce que lui prêchait Vorbis, il réalise désormais toutes les incohérences de sa religion et commence à remettre en question ce qu’on lui enseigne.

    On pourrait alors penser que Frangin cesserait de croire aussi farouchement en Om – même si ce doit être difficile de cesser de croire en un dieu qui est niché au fond de notre poche – mais, tout au contraire, cette connaissance permet à Frangin de croire de le « bonne façon ». C’est-à-dire que Frangin comprend enfin l’utilité de sa religion, il comprend pourquoi Omnia court à sa perte et, surtout, il comprend comment remettre les fidèles dans le droit chemin. Ainsi, Frangin parvient à reprendre le pouvoir qui était resté si longtemps confiné entre les mains de Vorbis, il peut devenir un prophète et montrer le bon exemple à la population (voire, à certains moments, à son propre dieu). Om lui-même apprend également : il apprend à connaître ses fidèles, il apprend ce qu’est la condition de mortel et, ainsi, il apprend à regagner son pouvoir sur eux. Un lien de causalité est donc clairement institué, ici, entre la détention du savoir et celle du pouvoir.

   Voilà, c’est tout pour cette semaine ! N’hésitez pas à partager votre avis dans les commentaires et nous nous retrouvons la semaine prochaine pour un nouvel article mais, comme l’a dit Michael Ende, « ceci est une autre histoire, qui sera contée une autre fois ».

Publicités

3 commentaires sur “║ Disque-Monde 13 : Les Petits Dieux ║ de Terry Pratchett

  1. Cela fait un petit moment que je me dis que je dois me mettre à Pratchett. J’ai Mort (Mortimer) qui m’attend bien sagement dans ma bibliothèque. Mais je ne sais pas pourquoi j’ai cette peur qui me retient. J’ai l’impression que je ne vais pas adhérer à son humour décalé. Il va bien falloir que je me lance un jour, car cet univers m’intrigue passablement! Et ta chronique me donne envie, car elle soulève plein de points de réflexion!

    Aimé par 1 personne

    • J’espère que tu en trouveras le courage ! Je n’ai encore croisé personne qui n’adhère pas à l’humour de Pratchett (mais je ne vais pas lancer trop de fleurs, c’est le meilleur moyen de risquer une déception^^), d’autant que le cycle de la Mort est l’un des meilleurs pour moi 🙂

      Aimé par 1 personne

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s