║ U4 : Koridwen ║ d’Yves Grevet

U4 Koridwen

    Après avoir parlé d’intemporels comme Alice au pays des merveilles ou 1984, j’avais aujourd’hui envie, chers lecteurs, que nous parlions un petit peu de sorties récentes ; c’est pourquoi cet article est dédié à U4 : Koridwen d’Yves Gervet. U4, c’est un peu l’événement de la rentrée en littérature jeunesse et il y a peu de chances que vous soyez passés à côté mais, au cas où, refaisons un petit point sur le principe. U4, ce sont quatre romans, de quatre auteurs différents, sortis tous les quatre en même temps, prenant chacun le point de vue d’un personnage différent et se déroulant simultanément. Les quatre héros (qui ont entre 15 et 18 ans) ont un but commun : ils doivent se retrouver le 24 décembre à Paris pour stopper un mystérieux virus qui a décimé 90% de la population. Ils sont donc tous les quatre menés à se croiser et chacun possède une partie de l’énigme, c’est donc pour cela qu’il faut lire les quatre livres – dans l’ordre que l’on souhaite, c’est cela l’originalité de la chose ! – pour comprendre le cinquième tome dans lequel tout se résoudra.


L’histoire n’est donc pas d’une originalité extrême – ça m’a beaucoup fait penser à une histoire de zombie, adoucie pour la jeunesse – et le concept, bien qu’original, a déjà été vu mais ce n’est pas pour autant qu’il faut passer à côté de ce petit phénomène littéraire. En effet, la focalisation interne des livres semble d’autant plus naturelle que les personnages développent ainsi chacun un caractère unique, une personnalité imprimée par le style propre à chaque auteur. Cela nous permet ainsi, dans ce tome, d’accéder aux questions que se pose Koridwen et qui vont être différentes de celles que se poseront les autres personnages dans la même situation. Koridwen, c’est une jeune fille des campagnes baignée dans les croyances celtes, qui va se retrouver seule à s’occuper de sa ferme et qui, menacée de toutes parts, décide de se rendre à Paris en compagnie de son cousin un peu simplet pour retrouver les autres joueurs d’un jeu en ligne avec lesquels elle est censée remonter le temps pour stopper l’épidémie. Ce duo de personnage est extrêmement attachant et fait des rencontres intéressantes dans un monde que l’on sent un peu perdu, livré à des adolescents à mi-chemin entre peur et cynisme.

Ligne horizontale       Solitude & survie.

      Dès l’ouverture du livre, on se rend compte à quel point Koridwen, sans doute comme beaucoup d’adolescents survivants, souffre de la solitude. En effet, depuis le décès de ses parents, elle se retrouve à gérer seule la ferme familiale, perdue au milieu des grandes terres bretonnes, sans personne aux proches alentours. Elle continue à travailler pour ne pas sombrer dans la dépression, mais elle erre sans but et manque affreusement de compagnie. Sa première véritable action, quand elle décide de faire autre chose que de tuer le temps en travaillant, est donc d’aller retrouver sa meilleure amie et son cousin. Qui plus est, on se rend très vite compte que c’est l’attitude générale qui prédomine tout au long du roman : les adolescents ont tous tendance à se réunir en groupes, plus ou moins importants, voire en petites communautés organisées plutôt que de rester seuls. Et ceux qui, exceptionnellement, n’ont personne à retrouver, finissent généralement par rejoindre l’un des R-Points, lieux de rassemblement gérés par le gouvernement. On constate donc que, les adultes disparus et la société mise en péril, les adolescents ressentent le besoin de se recréer de mini-sociétés et ne peuvent supporter de se retrouver isolés. Si cela peut avoir une cause psychologique car la solitude totale est difficile à vivre et mène à se poser des questions sur une vie dénuée de sens, ce choix est avant tout motivé par un instinct de survie ultra-développé.

       Suite à la mort d’environ 90% de la population et, surtout, des adultes, le monde a cessé de fonctionner comme avant. Toute l’organisation mondiale, tout ce qui est électricité, production alimentaire, système médical ou judiciaire (etc.), s’est arrêté. Les denrées les plus courantes sont devenues précieuses et le pillage est devenu le principal mode d’approvisionnement des adolescents. Ainsi, une fois les magasins et les maisons vides pillés de leurs ressources, les survivants s’en prennent les uns aux autres pour récupérer ce dont ils ont besoin et rester seul devient dangereux. Une atmosphère de méfiance générale se développe car la loi du plus fort entre en rigueur, l’étranger est une menace car on ne sait pas quelles sont ses intentions et jusqu’où il est capable d’aller. Dès lors, Koridwen se promène toujours avec une arme sur elle et s’aperçoit vite que c’est le cas de presque tous ceux qu’elle croise. Les adolescents semblent devenir très vite des experts du maniement des armes – un peu trop vite, même, pour que c’en soit réellement crédible. Je veux dire, moi, on me menace avec une arme, je me roule en boule sous mon lit et je n’en bouge plus pendant deux semaines, je ne sors pas un flingue pour répliquer aussitôt ! – et de la survie.

Ligne horizontale     Peur & croyances.

    Notre héroïne apprend donc vite à se défendre ; cependant, et c’est ce qui fait aussi l’intérêt du personnage, Koridwen ne se transforme pas du jour au lendemain en véritable machine à tuer. Même si, comme ceux qui souhaitent survivre, elle doit apprendre à se battre, à se dissimuler et à ruser, on voit qu’elle est encore bien souvent une adolescente apeurée qui cherche juste à s’en sortir. Cet aspect du personnage permet plus de réalisme et aide à l’identification du lecteur – oui, on rêve tous d’être ce personnage de série parfaitement badass en cas d’apocalypse mais non, on ne deviendra pas tout d’un coup un chevalier sans peur et sans reproche et il en va de même pour Koridwen. En fait, Koridwen a même souvent peur : elle a peur qu’il lui arrive malheur, peur qu’il arrive malheur à son cousin, peur qu’il la délaisse, peur de ses opposants et même peur de devoir tuer, peur de céder à ses instincts. Et plus encore, elle a peur de se tromper sur le véritable but de son voyage, cette mission qui lui a été confiée et qui pourrait n’être qu’une monumentale erreur. Or, grâce à cette peur qu’elle ressent, elle est capable de la percevoir chez les autres aussi. C’est ainsi qu’elle va beaucoup se rapprocher d’un groupe d’adolescentes qui s’est cloîtré dans un immeuble : les filles se sont réunies pour se protéger les unes les autres mais craignent toujours pour leur sécurité et cela  crée tout de suite un lien avec Koridwen. Le héros parfait laisse place à un être humain avec ses forces et ses faiblesses ; on n’en est pas encore à parler de anti-héros avec Koridwen car elle fait tout de même preuve d’une force et d’un courage hors du commun mais on accède à un héros plus commun, plus réaliste, bref plus vrai.

    De plus, pour puiser du courage dans une situation aussi critique, on peut voir que Koridwen a besoin de se raccrocher à des idées encourageantes. Elle est bien sûr portée par sa mission, elle doit se rendre au rendez-vous fixé sur internet pour stopper l’épidémie, mais elle est aussi de plus en plus happée par les croyances celtes de son enfance, instruites par sa grand-mère, qui la réconfortent et l’encouragent. Notamment, elle suit une petite comptine bretonne qui lui a été enseignée à son plus jeune âge, Le Druide et l’enfant, dont elle retrouve les paroles partout dans sa vie comme des signes qui lui indiquent qu’elle est dans la bonne voie. C’est très intéressant de voir comment elle voit ces signes partout, s’en sentant à la fois prisonnière et dépendante : ils s’imposent à elle, elle a l’impression de ne pouvoir y échapper où qu’elle aille, quoi qu’elle fasse et, en même temps, ils la réconfortent dans l’idée qu’elle a un destin à accomplir et lui permettent de croire qu’elle fait les bons choix. Et le lecteur peut lui-même avoir un sentiment ambivalent vis-à-vis de ces signes : d’un côté, on peut se dire qu’ils existent bel et bien et qu’ils guident Koridwen vers son destin ; d’un autre côté, on peut aussi penser que c’est l’héroïne elle-même qui voit les signes qu’elle veut voir – idée renforcée qu’il n’y a aucun autre personnage que Koridwen pour nous confirmer ces signes – et qu’elle se plonge seulement dans un mysticisme hérité de sa grand-mère – et auquel ses parents ne croyaient pas du tout, ce qui encourage encore une fois le doute – pour surmonter sa crainte de faire les mauvais choix. Ainsi, un doute plane jusqu’au dénouement quand au succès de l’adolescente, laissant le suspense intact.

     Et voilà, c’était mon petit avis sur U4 : Koridwen d’Yves Grevet et je vais sans doute bientôt attaquer celui sur Yannis – histoire de découvrir un point de vue masculin pour changer – dont je vous donnerai des nouvelles dès que possible mais, comme l’a dit Michael Ende, « ceci est une autre histoire, qui sera contée une autre fois ». Et bien sûr, comme toujours, vos avis sont les bienvenus dans les commentaires ; on se retrouve donc bientôt en ligne !

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7 commentaires sur “║ U4 : Koridwen ║ d’Yves Grevet

    • Je n’ai lu que Koridwen pour l’instant, donc difficile pour moi de comparer mais je pense que oui, ça fait une vraie différence car le style de chaque auteur imprime une personnalité distincte au personnage ! Ce qui m’inquiète davantage, c’est de savoir si la même histoire, lue selon quatre points de vue différents, va continuer à m’intéresser, ça reste à voir^^

      Aimé par 1 personne

  1. Je n’ai lu que ce tome de la série U4, et comme il s’avère que Koridwen est plus ou moins le personnage central, je n’ai pas cherché à lire les autres 🙂 Celui-ci m’a suffi. J’ai trouvé l’histoire sympathique, bien écrite pour un roman destiné en priorité aux adolescents, mais pas au point de tous les lire ^^

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