║ Disque-Monde 1 : La Huitième Couleur ║ de Terry Pratchett

La Huitième Couleur

    Comme vous saurez bientôt que je ne fais jamais les choses conventionnellement, chers lecteurs, je vous propose aujourd’hui de remonter en arrière dans la série des Annales du Disque-Monde dont nous avions déjà abordé les tomes 13 (Les Petits Dieux) et 14 (Nobliaux et sorcières), en parlant cette fois du tout premier tome de cette saga de fantasy comique : La Huitième Couleur. Les deux premiers tomes du Disque-Monde sont les deux seuls ayant une histoire qui se suit réellement, les autres possédant chacun une histoire close sur elle-même, bien que prenant tous place dans le même univers et faisant appel à des personnages que l’on recroise régulièrement (tel que Rincevent, personnage principal de ce premier livre).

     Dans ce tome, donc, Rincevent, petit mage de seconde zone incapable de finir ses études en magie malgré des années d’abnégation mais ayant un véritable don pour les langues, se retrouve embarqué contre sa volonté dans une mission dont il se passerait bien : il doit protéger, au péril de sa vie, Deuxfleurs, le premier touriste ayant jamais mis les pieds dans la crasseuse ville d’Ankh-Morpork. En quête d’exotisme, le petit touriste accompagné de son fidèle coffre sur pattes rempli de richesses va entraîner le mage à la manque dans un périple bien plus dangereux que prévu. Or, Rincevent n’a qu’une philosophie face au danger : fuir aussi loin que possible… Autant vous dire qu’ils n’ont pas fini de compter les kilomètres.

Ligne horizontale     Folie & caricatures.

     L’une des composantes principales de l’univers du Disque-Monde est la folie. Ce n’est pas qu’il ne recèle pas une sorte de logique interne mais plutôt que cette logique est exacerbée au point d’en paraître ridicule et chaque personnage répond à cette logique. On se retrouve avec un monde en forme de disque posé sur le dos de quatre éléphants, eux-mêmes reposant sur le dos d’une tortue géante nageant dans l’univers mais, loin de se vouloir improbable, ce monde particulier est régit par des règles strictes et chaque incohérence possible scientifiquement est expliquée par la présence de la magie qui amène ses propres forces. On a ainsi une géographie, une  histoire, un climat, des religions qui se veulent probables bien qu’un tantinet loufoques sur les bords. Sauf que ces règles sont si improbables que l’univers semble baigner dans une atmosphère constante de douce folie, répondant à une logique qui joue à frôler les limites du rationnel pour parfois tomber dans l’irrationnel sans totalement le paraître.

      Dans cette saga, Pratchett caricature le genre de la fantasy, pervertissant chacun des codes pour faire rire et montrer par ce biais comme ils peuvent être figés. Les personnages sont tous extrêmement caricaturaux et cultivent ce qui les rend si caricaturaux, ils sont exagérés jusqu’à l’absurde. Par exemple, sur le Disque-Monde, pour être un mage digne de ce nom, il faut être vieux, porter la barbe blanche et le chapeau pointu, sans quoi on n’est pas un vrai magicien. De même, Deuxfleurs est la caricature même du touriste, toujours muni de son appareil photo, trouvant chaque lieu, même le plus sordide, « atypique », et s’enthousiasmant pour un rien. L’univers est certes d’inspiration médiévale mais ne répond pas aux codes très fleuris de la chevalerie instaurés en fantasy : les personnages agissent dans leur propre intérêt, les châteaux sont entourés de villes extrêmement sales et puantes, la magie est régie par des règles tellement strictes qu’elle en perd son intérêt… Pratchett détourne ainsi les règles de la fantasy traditionnelle afin de nous faire rire mais également pour nous faire prendre conscience du ridicule qui peut en découler à travers cette forme de parodie.

Ligne horizontale     Imagination & Aargl !

     Outre que l’imagination est une constante de toute œuvre de fiction, ce premier tome du Disque-Monde met vraiment l’accent sur cette dimension imaginaire. Bien peu surprenant, finalement, pour un livre appartenant au genre des littératures de l’imaginaire. L’un des principes de base du Disque-Monde est que l’univers prend place dans une dimension supplémentaire par rapport à nos trois dimensions et se situe dans la dimension de « l’imaginaire ». L’auteur joue ainsi joliment avec la dimension – pour garder ce terme – littéraire de son œuvre et donne une explication scientifique à un procédé créatif, mettant l’imagination sur le même plan que l’espace et le temps. Pratchett propose ici une théorie selon laquelle l’imagination peut véritablement prendre forme. On en a un exemple flagrant lorsque Rincevent et Deuxfleurs rencontrent des dragons qui n’existent qu’à proximité d’une certaine montagne permettant de donner vie aux créatures s’il y a des gens assez convaincus de leur existence pour les imaginer et qui disparaissent une fois trop éloignés de ce champs d’action. L’imagination est donc une force bien concrète sur le Disque-Monde et cette force est également suggérée indirectement dans notre univers.

      Derrière cette dernière thématique au titre bien particulier se cache un personnage tout aussi particulier : Rincevent. Comme j’ai pu vous le dire précédemment, Rincevent a un talent inné pour régler tous ses problèmes par la fuite et cette fuite est souvent précédée par son fameux cri de guerre, le « Aargl ! ». Anti-héros au possible, Rincevent est un raté, un lâche, un malchanceux incurable, un égoïste de premier plan et pourtant, il est aussi terriblement attachant. En effet, il est bien le personnage du Disque-Monde qui facilite le plus l’identification. Soyons honnêtes : si nous nous retrouvions face à un dragon en colère ou une bagarre de taverne, y aurait-il plus de chance que nous nous lancions dans le combat tel un Hrun le Barbare blasé de ce lot quotidien ou que nous prenions nos jambes à notre cou en poussant un « Aargl ! » retentissant ? Malgré tous ses défauts, Rincevent c’est aussi un petit peu du lecteur lâché dans cet univers, complètement perdu dans le flot des évènements mais s’en sortant toujours d’une manière ou d’une autre. Bien sûr, d’autres personnages emblématiques apparaissent plus tard, dans la suite de la saga, mais Rincevent est généralement le premier que l’on rencontre – si on lit les Annales du Disque-Monde dans l’ordre, ce qui n’est après tout pas obligatoire – et auquel on s’attache. Il est, en cela, un élément fondamental du Disque-Monde ; héros improbable, figure ridicule et avatar du lecteur, un peu de tout ça en même temps.

    Voilà donc ce que je voulais vous dire sur La Huitième Couleur de Terry Pratchett ! Si ce n’est encore fait, j’espère bien vous avoir donné envie de lire ce formidable roman – n’hésitez pas à me laisser votre avis ou votre article en commentaire, j’aime lire tout ce qui concerne le Disque-Monde – et je vous donne rendez-vous la semaine prochaine pour le tome 2 : Le Huitième Sortilège, qui lui est intimement lié mais en attendant n’oublions pas que « ceci est une autre histoire, qui sera contée une autre fois ».

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6 commentaires sur “║ Disque-Monde 1 : La Huitième Couleur ║ de Terry Pratchett

  1. Waw, ça fait longtemps que j’hésite à me plonger dans cet univers et tu viens de me donner vraiment envie de le faire 😉 Très jolie critique, comme toujours, bien construite et pertinente ♥

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