║ Aurélien ║ de Louis Aragon

aurelien

     Aurélien est un roman que j’ai lu lors de mes études de lettres et sans doute ne m’y serais-je jamais lancée en dehors de ces circonstances particulières. Et pourtant, l’écriture d’Aragon est parvenue, à ma grande surprise, à m’emporter dans cette romance aux allures tragiques dont le seul obstacle provient des protagonistes eux-mêmes. Le style de cette plume d’une fluidité enivrante qui nous guide de pages en pages y est sans doute pour beaucoup – bien plus que son intrigue, en ce qui me concerne -, mais ces personnages aux tourments bien humains savent, au fil de l’histoire, nous captiver et créer un besoin de lecture jusqu’à l’incertain dénouement de leurs aventures.

      Aurélien, jeune bourgeois récemment revenu du front, profite d’une vie plutôt oisive. Il passe le plus clair de son temps à vagabbonder dans les rues parisiennes et à savourer les plaisirs de la capitale sans véritable but. Ce but, c’est une rencontre qui va l’apporter : Bérénice crée un besoin vital en Aurélien, celui de la posséder.

Ligne horizontale     Identité & Histoire.

    Dans ce roman, on découvre petit à petit un héros perdu, qui n’arrive pas à se retrouver dans la folie des années 20. En effet, on sent qu’Aurélien n’est pas à sa place dans tout cela, ou du moins qu’il n’en a pas l’impression. Le personnage a l’air déphasé, déconnecté de la réalité dans laquelle il ne trouve pas de quoi se satisfaire et dont il cherche donc à s’évader en se recréant un monde fictionnel. Seulement, lui-même sent que le trouble ne vient pas du monde qui l’entoure mais bien de l’intérieur de son être. Son identité semble fêlée, incomplète et incapable de se reconstruire. Le personnage est ainsi toujours en quête d’une seconde vie, presque d’une renaissance, comme l’attestent les scènes à la piscine qui miment cet acte, et donc d’une figure maternelle qui puisse lui offrir cela, attesté par son rapport particulier aux femmes dans l’œuvre.

      Ce personnage est en fait un reflet déformé de la société dans laquelle il évolue et qui est profondément marquée par la Première Guerre mondiale dont elle vient de sortir et qui fête cette trêve de façon trop folle, trop enjouée pour être vraie. Aurélien cherche à reconquérir à tout prix le temps volé par la guerre en se recréant une vie à l’oppose de cette violence qu’on lui a imposé mais dont il n’arrive finalement pas à se défaire. Tout autour de lui, l’auteur restitue avec force détails  l’ambiance de l’entre-deux-guerres, laissant le héros perdu dans cet univers factice qui tente de panser ses blessures suite à la guerre alors que lui-même n’y parvient jamais réellement, trop profondément marqué qu’il est par ces souvenirs qui le hantent. Sa vie, désormais tournée vers le passé, incapable de voir l’avenir sainement, lui a été volée par l’Histoire en marche au détriment de son histoire personnelle.

Ligne horizontale     Amour & absolu.

    C’est  un thème assez récurrent dans mes chroniques, je m’en rends compte, il est – malheureusement ? – central dans beaucoup de romans mais traités de tant de manières différentes qu’il est rarement inintéressant de s’y pencher un peu. Ici, on s’aperçoit vite que l’on a affaire à un amour impossible, comme la littérature en compte beaucoup, mais qui n’est pas tant rendu impossible par les circonstances extérieures que par les héros eux-mêmes qui ne se donnent pas la possibilité de s’épanouir dans cette relation. En effet, la relation Aurélien-Bérénice tient finalement plus du besoin d’être aimé, de se créer une histoire que d’un véritable partage de sentiments. Leur égocentrisme marque dès le départ leur impossibilité d’être ensemble.

      Le personnage de Bérénice est particulièrement marqué par un trait : son besoin d’absolu. Elle n’admets pas la demi-mesure, elle est plutôt en quête d’une perfection inatteignable. Le genre de perfection qu’on peut trouver dans une œuvre de fiction, par exemple – et en cela, le roman joue beaucoup sur sa dimension méta-littéraire – mais qui est totalement irréaliste, qu’on ne peut espérer trouver dans la vraie vie. Ainsi, elle peut se rêver avec Aurélien tant qu’elle ne le connaît pas, tant que leurs rencontres restent succintes et laissent donc la place au rêve mais tout réel rapprochement entre eux est rendu impossible car il briserait toute possibilité de rêve. De même, ce n’est pas Bérénice telle qu’elle est vraiment qu’aime Aurélien mais plutôt tous ses fantasmes qu’il projette sur elle. Leur relation n’est alors qu’onirisme et toute réalisation mettrait fin à leur quête d’absolu. On sent ainsi poindre, dès le départ, une chute nécessaire, inévitable qui porte tout l’enjeu dramatique du roman et se déploie au-delà même de leur histoire personnelle.

     Aragon nous propose donc, avec Aurélien, un roman qui gagne beaucoup plus à être lu entre les lignes qu’en surface. Je reconnais volontiers que toute la relation entre Aurélien et Bérénice m’a laissée singulièrement indifférente mais le style d’Aragon, son jeu constant avec les images et sa façon de dire l’Histoire par le personnel m’ont rendu le livre bien plus prenant que je ne l’aurais pensé.

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5 commentaires sur “║ Aurélien ║ de Louis Aragon

  1. J’aimerais beaucoup découvrir Aragon, je n’en connais qu’un bout de vie et quelques poèmes mais j’aime déjà cette âme tourmentée… Encore faut-il que je me lance ! Tellement de classiques à lire et rattraper ce temps où j’y étais allergiques >_<

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