║ Juste la fin du monde ║ de Lagarce

Juste la fin du monde

       Comme un peu de théâtre ne peut pas faire de mal, j’ai récemment décidé de découvrir une petite pièce datant de la fin du XXe siècle et dont je n’avais pourtant jamais entendu parler : Juste la fin du monde. Dans cette pièce partiellement autobiographique, Jean-Luc Lagarce remet à la fois les relations humaines et le genre du théâtre lui-même en question. Le théâtre, c’est la parole en spectacle mais la parole nous fait parfois défaut et cela aussi, vaut la peine d’être mis en spectacle.

       Louis a 34 ans et il s’apprête à mourir. Avant de quitter le monde, il décide de retourner voir sa famille pour lui annoncer lui-même la nouvelle. Mais se confier à une famille à laquelle on n’a pas parlé depuis des années, c’est compliqué et au milieu des différents ressentiments, il faut que la parole se libère enfin.

Ligne horizontale      Paroles & absence.

      La parole est forcément au cœur du texte théâtral puisque celui-ci est privé de toute autre forme de communication, hormis les didascalies que Lagarce – qui aime décidément se faciliter les choses ! – a voulu réduire au minimum. Mais plus encore que d’en faire un support, l’auteur a ici décidé d’en faire le thème central de sa pièce, entre blocage du discours et pouvoir de la parole. Louis revient dans sa famille pour leur faire une révélation qui aura du mal à sortir, tant la parole est toujours monopolisée par les autres, tant des années de non-dits ont besoin de s’exprimer de toutes parts. Pourtant, même ceux qui parlent en effet, ont un discours qui sort difficilement, qui tourne en rond, qui hésite. Bref, les sentiments à exprimer sont tellement forts que la parole s’en retrouve gênée. A contrario, on en apprend davantage sur l’enfance de Louis qui, jeune, monopolisait l’attention entière de la famille grâce à ses revendications et qui, devenu adulte et auteur, continue à attirer l’attention par ses mots. La maîtrise du langage apparaît comme un véritable pouvoir, objet de valorisation et même de manipulation.

      L’absence joue un véritable rôle dans l’intrigue puisque c’est elle qui est au cœur de toutes les tensions dramatiques. D’un côté, nous avons l’absence de Louis qui est resté éloigné de sa famille pendant des années et qui réapparait aujourd’hui et d’un autre côté, nous avons cette parole qui a fait défaut à toute la famille pendant des années et qui se retrouve enfin aujourd’hui. Le silence lui-même devient alors une arme : en ne donnant pas de nouvelles de lui, en refusant d’accéder aux demandes de sa famille, Louis attire encore l’attention sur lui. Mais c’est également une douleur, l’accumulation de ces non-dits continuant à créer une distance encore plus forte entre les membres de cette famille qui, à défaut de se voir et de se parler sans tabou, ne parvient pas à s’unir et à percer cet abcès qui les éloigne les uns des autres. Le retour du fils prodigue, tel le retour d’Ulysse à Ithaque, marque la fin d’une quête : celle de la reconnaissance des siens.

Ligne horizontale      Amour & souffrance.

      Pourtant, malgré ce qui les sépare, on sent un amour bien présent dans cette famille qui mène la pièce. La sœur de Louis, Suzanne, alors qu’elle a atteint l’âge adulte, reste vivre avec sa mère pour prendre soin d’elle. Le frère de Louis, Antoine, lui, se sent responsable de sa mère et de sa sœur. Et malgré toutes les disputes qui les opposent constamment, ils se sentent tous attirés les uns par les autres, ils ressentent le besoin de se retrouver, de rester ensemble et de prendre soin les uns des autres. Cette réunion de famille organisée autour du retour de Louis en est la preuve : les reproches pleuvent sur Louis pour le blâmer de son silence de ces dernières années mais ce n’est qu’une façon voilée de lui réclamer une présence accrue auprès d’eux.

       Néanmoins, cet amour souffre lui aussi du non-dit qui pèse sur la famille. Nous apprenons, par exemple, que Louis souffrait d’un sentiment de manque d’amour lorsqu’il était petit, manque auquel ses parents et Antoine essayaient de répondre en l’abreuvant de petits gestes mais c’est en fait l’incapacité de cette famille à communiquer qui était au cœur de ce manque. L’amour a toujours été présent mais ils n’ont jamais été capables de se le dire, et l’absence de mots était ressentie comme une absence d’amour par Louis. La famille entière est en souffrance à cause de toutes ces choses qu’ils ne parviennent pas à se dire et c’est aussi cela qui va empêcher Louis de faire sa confession. A-t-il le droit de rajouter de la souffrance dans cette famille ? Peut-il continuer à monopoliser l’attention par sa parole ? Il l’ignore lui-même et nous ignorons si c’est la force de parole des autres ou sa propre conscience qui l’empêche, finalement, de parler.

      Voilà donc une lecture courte mais efficace qui cible aussi bien ses thèmes que son genre pour faire passer un message assez rare en littérature pour mériter d’être souligné et qui le fait redoutablement bien.

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6 commentaires sur “║ Juste la fin du monde ║ de Lagarce

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